Discours du Ministre des Affaires Etrangères et Européennes, M. Bernard Kouchner, lors de la conférence des Ambassadeurs d’Israël

DEPLACEMENT EN ISRAEL
(Tel Aviv, 5 octobre 2008)

Madame la Ministre, Chère Tzipi,

Monsieur le Ministre, Cher Riad,

Monsieur le Ministre, Cher Joschka,

Monsieur le Ministre, Cher Majali Wahaba,

Mesdames et Messieurs les Députés,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs,

Chers Amis,

Merci Tzipi pour cette invitation. Je suis très heureux d’être avec vous, Mes Amis israéliens, Mes Amis palestiniens, dans cette ville de Jérusalem, comme on dit "trois fois sainte", que je retrouve toujours avec la même émotion. Et quel symbole que la présence de Joschka qui a su, parmi les premiers, regarder en face l’histoire de son pays. Je remercie encore une fois Riad d’être venu.

Un mot, tout d’abord, sur notre relation privilégiée, célébrée avec éclat par le président de la République, Nicolas Sarkozy, lors de sa visite d’Etat de juin et lors de son discours à la Knesset. Entre Israël et la France, il y a un lien vivant, un lien organique, un lien de cœur. Il était là, déjà, aux premières heures de la proclamation de l’Etat d’Israël. Il tient sa vigueur du dynamisme de la communauté juive en France et de la vitalité des communautés francophones d’Israël. Il tire sa force d’une histoire qui relie Israël et la France depuis bien plus de soixante ans, depuis le temps où Israël n’était encore qu’une étincelle dans l’œil de ses fondateurs.

Notre amitié pour Israël, c’est aussi notre admiration. Une admiration pour ce prodige que vous avez voulu et que vous avez accompli. Il n’y a pas d’exemple de nation qui se soit reconstituée après vingt siècles de dispersion, il n’y a pas d’exemple de réussite économique, intellectuelle et démocratique à la hauteur de la vôtre et en si peu de temps.

Cette amitié c’est aussi celle de l’Europe, qui porte un lourd tribut dans la tragédie vécue par le peuple juif, la Shoah, mais qui a aussi fortement appuyé l’ambition réussie du sionisme, cette Union européenne qui entend bien renforcer sa relation avec Israël. Vous le savez Tzipi, c’est une des priorités de la Présidence française. Ce miracle israélien, nous sommes déterminés à la poursuivre, à le préserver avec vous.

Contre l’antisémitisme, cette haine volatile que l’on croit évanouie et qui renaît toujours du néant, la France, l’Europe ne cessera jamais ses efforts. Nous le combattrons d’où qu’il vienne et à l’intérieur de nos propres frontières. Nous le combattrons dans les grandes enceintes internationales, où il alimente parfois des discours intolérables.

Nous nous mobilisons aussi, avec la communauté internationale, contre le terrorisme. La mondialisation a donné une ampleur et une force de frappe sans précédent au terrorisme. Depuis 2001, l’efficacité de ses réseaux et de ses modes opératoires a changé d’échelle, il peut atteindre tous les pays au cœur. Israël n’est pas né pour être perpétuellement en guerre mais pour garantir la paix et la sécurité à ses habitants. Les Israéliens ont le droit de vivre chez eux sans redouter que des roquettes pleuvent sur leurs maisons, à Sdérot ou Ashkelon. Ils ont le droit de monter dans un bus sans redouter la bombe, la voiture surgie de nulle part qui fauchera des innocents. Face à cette violence aveugle, la France sera toujours aux côtés d’Israël, comme nous sommes au côtés du caporal franco-israélien Gilad Shalit, détenu depuis déjà deux ans à Gaza, et dont je demande la libération sans condition. Comme nous dénoncerons sans relâche les propos scandaleux du président iranien appelant à la destruction de l’Etat d’Israël.

La France, avec ses partenaires européens, se mobilise contre le programme nucléaire de l’Iran. Un Iran qui persiste à défier l’Agence internationale de l’Energie atomique, le Conseil de sécurité et la communauté internationale. Les enjeux sont trop graves pour votre sécurité et pour la stabilité du Moyen-Orient, mais pas seulement. L’Iran menace tout un système de sécurité collective que nous avons patiemment mis en place. Quand l’Iran accroît la portée de ses missiles, c’est aussi la sécurité de l’Europe qui est en jeu. Il est hors de question de nous résigner devant le fait accompli. La France est déterminée à poursuivre, avec ses partenaires, une politique alliant des sanctions, de plus en plus dures, jusqu’à l’ouverture la plus grande et jusqu’au dialogue le plus continu et obstiné, si Téhéran décide de respecter ses obligations internationales.

Je voudrais, à l’heure de la réforme du Quai d’Orsay, du ministère français des Affaires étrangères, et de la réflexion que vous avez vous-mêmes engagée, m’adresser personnellement à vous, ambassadeurs d’Israël, vous diplomates. J’ai une pensée particulière à cet égard pour votre excellent ambassadeur, mon ami Danny Shek.

Il est déjà difficile d’être israélien dans le monde d’aujourd’hui, parfois difficile, votre charge est une des plus lourdes : faire comprendre que le plus fort n’a pas toujours tort, que le dépositaire doit être aussi celui d’une mémoire défaillante. C’est pourquoi l’initiative prise par Tzipi, en vous réunissant pour la première fois pour réfléchir sur la politique et la stratégie d’Israël, est tellement importante. Il est essentiel pour vous, plus sans doute que pour tout autre, car c’est une question de survie, d’adapter au mieux l’outil diplomatique aux défis de votre environnement.

Ce Proche-Orient illustre à la perfection, si je puis dire, la nécessité pour nos diplomaties, la nôtre comme la vôtre, de s’adapter, de bouger, de se réformer, de s’ouvrir. Il nous faut à la fois prévenir les crises, les comprendre et les traiter, avoir des outils modernes. Il nous faut mieux intégrer la logique de puissance et d’interdépendance dans un monde devenu multipolaire. C’est pourquoi nous avons créé à Paris le Centre de crise et aussi une direction de la Prévision.

Il nous faut aussi nous appuyer, aux côtés des gouvernements, sur les sociétés, les ONG, les entreprises, être présent sur les enjeux de la mondialisation. D’où ma décision de créer une direction des Affaires globales au ministère des Affaires étrangères et d’ajouter, aux côtés des missions plus classiques du ministère, une politique d’influence, une politique de rayonnement. Le ministère des Affaires étrangères, de mon point de vue, doit devenir celui de la mondialisation, de la globalisation. Il y a des mots différents avec des significations différentes, plus ou moins péjoratives d’ailleurs.

Traitant du réchauffement climatique comme de la responsabilité de protéger de la crise alimentaire, ce ministère doit, de notre point de vue, incarner notre pays tout en participant activement à la construction de l’Europe. Et ce n’est pas simple. Vingt-sept pays ensemble, dont il faut à chaque fois harmoniser les intentions différentes, les jugements différents, les projets différents. C’est un exercice, l’Europe, qui apprend beaucoup, parfois contre soi-même, mais qui apprend beaucoup à soi-même. C’est cela l’Europe, c’est d’avoir eu des histoires à la fois communes et tellement dissemblables, et souvent tellement opposées. L’Europe c’est la manière d’affronter ensemble des crises aussi graves que la crise économique. Ce n’est pas simple et hier, à la réunion de Paris, il n’y a pas eu autre chose qu’une décision des quatre membres européens du G8 de continuer ensemble à trouver les bases d’une régulation à cette crise économique qui nous frappe.

Et puis, je voudrais dire, parce que Joschka est là, que la France, c’était aussi l’histoire de nos relations avec l’Allemagne. Tous les pays en Europe se sont opposés, Mes Chers Amis, tous ces pays se sont opposés les uns aux autres dans des guerres qui ont duré des dizaines d’années, parfois un siècle. Je crois que la grande histoire des réconciliations et des difficultés devrait s’inspirer des relations entre la France et l’Allemagne. Lorsque nous avons décidé l’Europe, c’était juste après le plus grand des affrontements, la plus grande des meurtrissures. C’était après la Shoah.

Je me souviens qu’au Kosovo, où le ministre Fischer nous visitait souvent - Joschka était ministre des Affaires étrangères et moi j’étais responsable du Kosovo -, à un moment donné, le général qui commandait les forces était allemand, Klaus Reinhardt, et moi, qui était responsable théoriquement de la politique, j’étais Français. Nous avons donné en permanence à ce pays déchiré une image d’unité ; nous présentions une vision commune et nous ne décidions rien l’un sans l’autre. Nous avons raconté à toutes les communautés qui étaient face à face au Kosovo l’histoire de nos familles qui, vingt ans avant, n’auraient jamais imaginé qu’un général allemand et un homme politique français puissent ensemble décider du sort d’une autre communauté. Et nous leur avons dit : c’est cela l’Europe, c’est d’abord cette réconciliation tellement difficile et qui semblait impossible à nos parents.

Je ne veux pas vous donner de leçons. Je ne suis pas là pour cela sinon pour répéter mon admiration et ma détermination à travailler avec vous.

Je voudrais vous dire que j’ai confiance en Tzipi Livni. Si elle réussit à former ce gouvernement, ce dont je ne doute pas, j’ai confiance en elle car je la connais. Je souhaite qu’avec sa détermination, avec sa bravoure, avec son talent, mais aussi avec sa sincérité et ses convictions, qui sont déterminantes dans la suite du processus de paix, elle puisse parvenir à créer, comme à Annapolis - cet indispensable Etat palestinien aux côtés de l’Etat d’Israël, garantissant ainsi la sécurité de l’Etat d’Israël et apportant des solutions à l’ensemble des difficultés du Moyen-Orient : l’Iran, la Syrie, le Hezbollah, etc.

Je crois que l’actuelle ministre des Affaires étrangères, vice-Premier ministre, mon amie Tzipi Livni, va parvenir à prendre en charge ce qui a été fait jusque là d’une manière qui pour nous, les impatients, n’était pas satisfaisante, même si la déclaration du Premier ministre Ehud Olmert constitue un pas exceptionnel. Je ne doute pas qu’autour de cette déclaration mon amie Tzipi Livni deviendra "si Dieu le veut", comme on dit parfois ici, le Premier ministre qui conduira la paix et la création de l’Etat palestinien. Chana tova./.

Dernière modification, le 21/07/2009

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