Discours de l’Ambassadeur de France en Israël, Jean-Michel Casa, à la célébration organisée par l’Association « Enfants cachés » (« Aloumim ») pour « Yom haShoah »

Roglit, le 21 avril 2009, à 14 h00

Cher Docteur Israel Lichtenstein, chers membres d’Aloumim (l’Association israélienne des Enfants cachés en France pendant la Shoah), chers amis israéliens, chers compatriotes,
C’est toujours avec émotion et gravité que je me retrouve, pour Yom Hashoah, et aujourd’hui pour la troisième année consécutive, avec vous, ici à Roglit, lieu de mémoire et d’inscription des noms des 80.000 juifs déportés de France vers les camps d’extermination nazis. À Roglit, lieu solennel, car il incarne la mémoire d’événements terribles, lieu paisible aussi, au sein de la forêt du KKL où ont été plantés 80.000 arbres.

Je suis suis à vos côtés en tant qu’Ambassadeur de France en Israel, mais je le suis plus encore en tant qu’homme, je veux dire : bouleversé comme un semblable. Je suis avec vous pour que que nous nous rappelions ensemble comment vos parents, vos grands parents, vos frères et vos sœurs, vos oncles et vos tantes, vos cousins et vos cousines, ont été arrachés aux leurs, ont été retranchés du sein de leur communauté, retirés à jamais du monde des vivants, pour être plongés avec horreur, dans l’enfer de la destruction. Je suis aujourd’hui avec vous pour me souvenir que ces actions ignobles ont été accomplies avec l’aide des fonctionnaires et des institutions de l’Etat français, à la solde des nazis. Je suis aujourd’hui ici, à vos cotés, accompagné de mon épouse et de ceux qui travaillent avec moi, à l’Ambassade de France en Israël, pour dire combien le vécu terrifiant des Juifs en France durant la seconde guerre mondiale ne saurait être oublié. Je veux, comme vous, me remémorer chacun de ces êtres qui ont été abandonnés et livrés au bourreau nazi, par l’entremise des autorités françaises de Vichy et des collaborateurs, des délateurs, des antisémites, des xénophobes, ou parfois simplement des jaloux.

Nous sommes ici pour nous souvenir comment les petits enfants juifs qui ont pu être sauvés ont été séparés, quelquefois avec brutalité, de leurs parents, de leur univers affectif et culturel familier. Beaucoup d’enfants cachés n’ont cessé de fuir, durant toute la guerre, sans jamais connaître de repos. D’autres ont alterné moments de confiance et épisodes de terreur. Tous les enfants juifs pendant la Shoah ont connu chaque jour la frayeur, celle de vivre un monde où des responsables politiques avaient décidé la disparition des Juifs de la surface de la terre. Ainsi, les petits enfants que vous étiez alors, pour certains d’entre vous, ont été brutalement plongés dans les ténèbres de l’histoire, vivant en leur nom la destruction de notre civilisation. Je crois que ceux qui ont vécu cette expérience en ont été marqués pour la vie. Je sais que votre décision de vivre ici, en Israël, votre combat pour la vie, la justice, la raison, ne sont pas étrangers à ce que vous avez traversé. Je crois que vos choix, pour la vie contre la mort, pour l’action contre la passivité, sont certainement liés à cette terrible expérience, cette horreur dont vous avez été les témoins impuissants.
Mais être là aujourd’hui avec vous, c’est aussi l’occasion de rendre hommage à toutes celles et à tous ceux qui ont aidé les Juifs à échapper à l’enfer, tous ceux qui ont caché les enfants et les adultes juifs, au risque de leur vie et de celle de leur famille, sans rien demander en retour, uniquement parce qu’ils étaient restés ce qu’ils étaient, des êtres humains, fidèles à leur morale de vie, à leurs valeurs, à leurs convictions. Si en France, malgré toute la violence de la barbarie nazie, les trois-quarts des Juifs sont restés vivants, c’est qu’il y eut des Français, non juifs, dans toutes les classes sociales, toutes les professions, toutes les confessions, pour participer aux réseaux de résistance et de sauvegarde des juifs traqués ; c’est qu’il y eut des prêtres, des policiers, des paysans, des ouvriers, des responsables, mais aussi de simples citoyens, restés anonymes, souvent par discrétion et modestie, pour défendre des Juifs français, des Juifs étrangers, contre la barbarie nazie et contre le gouvernement de Vichy. Aujourd’hui, je ressens la gravité qu’il y a à évoquer le souvenir de cette période atroce de l’histoire des Juifs et de l’Histoire de France. Mais aujourd’hui, je me sens aussi confiant en l’humanité, du fait de l’existence de ces Justes, de ces Justes de France, dont l’action a permis de garder vivantes, du profond des ténèbres, une part des lumières de mon pays, de notre pays. L’existence de ces Justes permet de continuer à croire aux valeurs qui ont fait notre culture et notre civilisation : à la raison, à la justice, à la solidarité, à l’humanité tout simplement.
Si nous devons continuer à nous souvenir malgré le temps qui passe, c’est que la leçon de ce qui s’est passé à Auschwitz et dans les autres camps de la mort n’a toujours pas été tirée. Après la Shoah, d’autres génocides n’auraient jamais dû avoir lieu. Bien sûr, ce n’est pas comparable, mais ce qui se passe aujourd’hui au Darfour, et souvent dans l’indifférence, ne devrait pas exister ! Ce n’est pas une fois de trop que de se rappeler encore ! Ce n’est pas une fois de trop : pour nous, pour les enfants, pour vos enfants, pour les miens, c’est pour eux que nous nous souvenons !

Lorsque je nous vois, aujourd’hui, rassemblés, pour Yom Hashoah, au milieu de cette belle forêt, sur cette terre d’Israël, vous, pour une grande part d’entre vous, orphelins de la Shoah, accompagnés de vos enfants et de vos petits enfants, je me sens bouleversé. Vous n’êtes plus, et cela depuis longtemps, les victimes que certains voulaient faire de vous. Non ! Vous êtes vivants, vous débordez de vitalité, et le peuple d’Israël est vivant !

Dernière modification, le 22/07/2009

haut de la page