DOMUS. Focus sur la Résidence de France à Jaffa !

Les journalistes de la prestigieuses revue d’architecture Domus ont consacré un long article à la Résidence !

"Orient et occident – coexistence architecturale sur les bords de la Méditerranée"

Amitié

La résidence de l’ambassadeur de France se trouve en haut d’une côte, dans le quartier d’Ajami à Jaffa, et surplombe la mer Méditerranée. La maison a été conçue et construite dans les années 1933-1938 et, en 1949, à été achetée par le gouvernement français. Son propriétaire était au départ un riche homme d’affaires, exportateurs d’oranges de Jaffa, un Arabe musulman : Mohamed Ahmed Abdoul Rahim. C’est lui qui a demandé à l’architecte juif Yitzhak Rapapport de concevoir sa maison.

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Yitzhak Rappaport est l’architecte d’un nombre non négligeable de bâtiments à Jaffa, parmi lesquels l’hôpital français et l’hôpital Dajani. Il était spécialisé dans le style international moderniste. La maison d’Abdoul Rahim a, elle aussi, été conçue selon des critères modernistes caractéristiques tout en assurant les fonctions d’une maison familiale musulmane traditionnelle dans laquelle existe une séparation entre espaces publics et privés, entre les femmes et les hommes.

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L’histoire de la relation entre Abdoul Rahim et Yitzhak Rappaport est l’histoire d’une formidable amitié, s’agissant notamment des années 1936-1939, celles de la grande révolte arabe. On raconte que, pour surveiller la construction, Rappaport, qui était membre de la Hagana, se rendait à Ajami vêtu d’une tenue arabe traditionnelle. Sur le chantier, Abdoul Rahim le présentait comme un proche vivant au Koweït. Abdoul Rahim se chargeait de réunir les différents corps de métiers à qui Rappaport donnait ses instructions dans un arabe parfait. Le soir venu, Rappaport rentrait dans sa maison de Tel Aviv.

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Suite à la Guerre d’Indépendance en 1948, Abdoul Rahim a dû quitter Jaffa pour Beyrouth. Avant son départ, il a demandé à Rappaport, son ami, d’administrer sa fortune et d’empêcher les autorités israéliennes de prendre le contrôle de ses biens en les déclarant « en déshérence ». Rappaport est effectivement parvenu à conserver les biens et, en 1949, a vendu la maison au gouvernement français. L’argent a ensuite été transféré à Abdoul Rahim.

Internationale à l’extérieur

L’intérêt de la maison ne réside pas seulement dans cette histoire d’amitié particulière mais aussi dans la combinaison qu’elle propose entre tradition et modernisme. Dès sa construction, son langage esthétique moderne l’a distinguée des autres maisons d’Ajami. Du point de vue de son apparence extérieure, le langage utilisé est clairement moderniste : une composition précise de volumes cubiques, deux à un étage et un à deux étages. Ces volumes cubiques surmontent l’étage inférieur qui sert de garage à deux véhicules, chose exceptionnelle à l’époque et signe de la richesse d’Abdoul Rahim. La composition des volumes n’est pas symétrique, comme le veut une architecture moderniste qui souhaitait rompre avec l’ordre fondamental, obstiné et symétrique de l’architecture classique. Il existe cependant un équilibre entre les volumes.

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Cette enveloppe est émaillée d’éléments modernistes bien connus. Une fenêtre verticale, dite « thermomètre », marque l’emplacement de la cage d’escalier interne. Des fenêtres horizontales étroites apparaissent au second étage du cube le plus haut. Des piliers ronds accompagnent la colonnade qui mène à la porte d’entrée. Plus caractéristique encore : un toit plat avec, sur le côté, une pergola en béton. Mais ce modernisme est remis en cause dès que l’on entre dans la maison.

Traditionnelle à l’intérieur

Les visiteurs pénètrent dans la résidence par un portail situé sur la façade ouest, celle en direction de la mer. Après avoir grimpé des marches qui s’articulent autour d’une jardinière ronde, une niche décorée de carreaux de céramique peints et d’arabesques, on traverse une colonnade pour pénétrer dans le hall. Ce dernier sert de carrefour à partir duquel on choisit de se rendre dans la partie publique de la maison, située à l’est de la lourde porte d’entrée, ou dans la partie privée, en haut des escaliers. C’est dès cette entrée qu’on découvre le secret de cette maison qui offre une interprétation esthétique moderne aux besoins d’une famille traditionnelle. Cela est particulièrement flagrant dans le partage de l’espace intérieur et dans les éléments décoratifs en ferronnerie et en bois.

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Traditionnellement, l’espace intérieur d’une maison musulmane comprend un espace public central, rectangulaire et ouvert à ses deux extrémités, les deux côtés les plus étroits étant ouverts vers l’extérieur tandis qu’on trouve de part et d’autre les appartements, les uns pour les hommes, les seconds pour les femmes. Ici aussi on a un schéma semblable mais différent, avec une interprétation moderne. A partir de l’entrée, d’inspiration européenne, on se dirige vers un grand espace rectangulaire qui constitue le salon public. Là aussi on a de larges ouvertures en direction de l’est et de l’ouest qui permettent à la brise montant de la mer de traverser l’espace en direction de l’arrière-cour. La division entre aile destinée aux femmes et ailes destinée aux hommes existe, mais pas à son emplacement habituel. L’aile des femmes, avec sa salle de bains et les chambres des enfants, jouxte la partie nord de l’espace public tandis que les appartements du maître de maison se trouvent au second étage. A l’origine, l’aile des femmes était séparée de l’espace central par quatre marches et un moucharabieh de bois servant à cacher l’aile des femmes de l’entrée.

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Un des rôles importants de l’espace public, du salon, était d’affirmer l’éminence du maître de maison. C’est un espace de douze mètres sur six. Les marches qu’il faut descendre pour y accéder à partir du hall font que le fait même d’y entrer a un aspect solennel. A l’intérieur de cet espace on peut voir une corniche en chêne, d’une couleur profonde et riche, qui fait le tour de la salle et en dissimule l’éclairage. Les linteaux des fenêtres et des portes sont en chêne massif. Mis à part ces cadres en bois on remarque aussi le fer forgé utilisé pour les rampes et pour cacher les radiateurs et qui traduit le moucharabieh oriental en langage moderne.

Dans cet espace élevé on a créé d’intéressantes possibilités de fermeture des espaces grâce à des portes coulissantes complexes. Un des espaces, qui s’ouvre sur le jardin situé à l’est, peut être fermé grâce à un « accordéon » massif en bois. C’est là que le maître des lieux, un des notables de sa communauté, tenait des réunions et des consultations en toute discrétion. L’autre espace est la salle à manger qui peut être fermée grâce à une immense porte coulissante qui fait toute la largeur de la salle. Cette porte est recouverte d’un miroir qui double l’ensemble de l’espace. Ces deux portes sont remarquables par leurs accessoires de ferronnerie précis et stylés et par leur caractère moderniste.

A l’ouest de l’espace central, une terrasse couverte offre une vue magnifique sur la mer. Ce balcon sert à l’espace central comme une sorte de brise-soleil, cet élément si caractéristique du style international. La toiture empêche la lumière du soleil de pénétrer directement dans l’espace central mais la brise venant de la mer entre elle dans la maison pour l’aérer. De la terrasse on accède à la cour officielle qui donne sur la mer. La cour est composée d’une surface carrelée, située au dessus du garage, et d’un large escalier qui descend vers un petit jardin officiel. Cet escalier en rejoint un autre qui relie la salle à manger à la cour. Contrairement à l’arrière-cour, fermée et entourée d’un haut mur, cette cour est elle ouverte sur la mer, et est le chef d’œuvre du plan de la maison.

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Le deuxième étage, qui sert d’appartements au maître de maison, est accessible par un luxueux escalier. On monte tout d’abord quelques larges marches qui mènent en haut et qu’accompagne une fine rampe en fer forgé aux motifs en forme de vagues. Ces vagues répondent à la mosaïque en escalier du mur opposé. La cage d’escalier toute entière est éclairée grâce à la fenêtre « thermomètre » verticale. Le deuxième étage comprend une chambre à coucher, une salle de bain et un salon. Les murs sont décorés de peintures aux motifs orientaux aux tons très colorés de vert et de rouge. A partir du deuxième étage on peut sortir sur un toit plat, immense et carrelé qui recouvre toute la surface du premier étage. C’est là, à la belle étoile, que les habitants de la maison dormaient les chaudes nuits d’été, comme on en avait l’habitude à l’époque. Il est intéressant de penser au rapport entre la notion de toit dans la construction moderniste, où il est considéré comme une cinquième façade, et son utilisation effective dans la construction musulmane, où c’est un espace utilisé de manière traditionnelle.

L’amitié à nouveau

La maison sert aujourd’hui de résidence à l’ambassadeur de France. C’est à la fois une habitation et un espace qui accueille des événements officiels. L’aile des femmes sert aujourd’hui d’appartements privés à la famille de l’ambassadeur tandis que les appartements du maître de maison, au deuxième étage, servent d’appartements officiels pour les invités de l’ambassade. L’espace public sert à recevoir.

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L’ambassade de France n’a pas effectué de changements significatifs dans la maison, hormis une adaptation aux besoins de la vie moderne en y intégrant une cuisine moderne, la climatisation et l’électricité. Le mobilier contemporain témoigne cependant du caractère complexe de la maison. On y trouve des meubles classiques du début du 20ème siècle, aux lignes pures mais expressives, à côté de lampadaires Foscarini et de commodes syriennes en bois et en nacre. Face à ce mobilier éclectique ont été suspendues des œuvres d’art contemporaines empruntées à la collection Pinchuk. Ces œuvres de jeunes artistes internationaux apportent à la maison un aspect moderne.

Toutes ces époques y vivent côte à côte, dans une quiétude et une amitié qui rappellent les premiers jours de cette maison. Une amitié pas forcément architecturale ou entre époques, mais une amitié humaine semblable à celle, courageuse, entre le propriétaire arabe musulman de la maison et l’architecte juif qui l’a conçue.

Dernière modification, le 06/11/2012

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